Suite à notre dernière publication sur le blog (Les galas), Mr. Venne nous a fait parvenir par courriel ses réactions. Nous vous offrons ici la totalité de son commentaire. Et pourquoi pas, l’occasion de voir et entendre sa chanson sacrée classique : « C’est notre fête aujourd’hui », composée en 1968....
À propos de ce que j'ai déclaré l'autre soir au Gala de la SOCAN en recevant ma plaque de "chanson classique" pour ma toune de 1968 « C’est notre fête aujourd’hui », vous dites dans votre blog: «
aux dires (sic)
de Mr. (sic)
Venne : «…
Pour écrire un classique de la chanson, il faut être bon…», et vous en remettez en parlant plus loin de «
la prétention des propos de Stéphane Venne ». Puis dans un courriel personnel subséquent, vous m’écrivez «
cela a sonné à mes oreilles et celles des gens qui m'entouraient hier soir comme une maladresse et un brin de prétention ». Bonbinkoudon…
Vous faites bien de m’apostropher comme ça. Même écrit sur ce ton, ça révèle votre pensée, voire votre éthique. Et surtout ça touche – donc ça me force à développer - certains points fondamentaux et certains enjeux majeurs de la chanson québécoise et, plus généralement, de la chansons francophone (... et passons outre à cette achalante propension « bien de chez nous », et qui se montre le bout du nez ici encore une fois, à
knocker le messager quand on n’aime pas le message, et à le qualifier moralement, en tant que personne, au lieu de s’en tenir à ses idées; et en passant, à propos de votre marrante parenthèse sur le pipi, je vous renvoie à la « ligne » du
stand-up comic américain le plus intelligemment décapant des années 70-80, George Carlin, qui a dit, pour dénoncer la maladive obsession des Américains moyens à propos de la propreté et pour dénoncer du même souffle les multinationales
pushers de savon qui entretiennent de cette hypocondriaque fixation dans le but de l’exploiter : «
If you feel the need to wash your hands every time you piss, maybe you should try washing your dick.
MY dick IS clean. »).
Drôle à dire, mais votre réaction à mes propos confirme la raison pour laquelle je les ai exprimés l’autre soir, espérant secrètement que ça rejoigne des gens comme vous. Cette raison, la voici : il existe depuis une couple de décennies dans le monde de la chanson québécoise une rectitude politique qui interdit de chercher à déterminer si un créateur est bon ou pas bon, et elle interdit encore plus à un créateur de déterminer s’il est lui-même bon ou pas bon ou de viser à l’être. C’est mal vu. Ça crée des inégalités qu’on estime inadmissibles, insupportables (puisque « bon » se définit par opposition à « pas bon » ou à « moins bon »… Ouach !!!). Donc ça rime avec concurrence. Re-ouach ! Bref, la notion de « bon » est devenu complètement tabou (comme la notion de succès, devenue, elle, pratiquement obscène), et on la considère à deux doigts de l’arrogance (comme le suggère clairement le texte de votre blog).
Curieusement, ce tabou ne semble viser que les créateurs de chansons. Pas les autres artisans ni les autres professions. Car si on suit votre raisonnement concernant la notion de « bon », ce serait ok de rechercher et d’exiger (ou de prétendre qu’on est soi-même) un BON drummer, un BON bassiste, ou un BON médecin, ou un BON « soundman », ou un BON chef cuisinier, ou un BON réalisateur de cinéma ou un BON joueur de hockey, même un BON chef d’orchestre... mais ça serait PAS ok de parler de BON AUTEUR (quels que soient les critères d’évaluation qu’on utilise pour définir « bon »). Bizarre. Une espèce de
déni de l’évidence soit pour se conformer à l’air du temps soit pour éviter de « faire de la peine ».
Et dans une autre perspective, mais toujours en suivant votre logique, ça serait mal vu de qualifier quelqu’un qui écrit des bonnes tounes de BON AUTEUR, et, inversement, de qualifier de mauvais auteur quelqu’un qui écrit des tounes plates ou sans singularité artistique. Au nom de je ne sais trop quelle fiction égalitariste ou de frilosité devant le jugement d’autrui (ou devant le jugement tout court), ou de soif de « gentillesse » (qui n’est pas un paramètre artistique, soit dit en passant), on n’aurait juste plus le droit selon vous de dire qu’un auteur est bon, et le bon auteur n’aurait plus le droit de savoir qu’il est bon, et encore moins de le dire (du moins pas en public, ce qui frise l’hypocrisie ou l’illusion auto-imposée). Par extension, évidemment, on n’aurait pas le droit non plus de dire que tel auteur est mauvais (ça ne serait pas « gentil », ça le mettrait en situation « d’infériorité », je suppose ; on aime mieux pas le voir, pas le savoir).
Enfin (et c’était là mon « message » l’autre soir), je n’aurais pas le droit, au nom de votre aversion au mot « bon » (et à son pendant, le mot « mauvais »), de dire ce que j’ai dit, à savoir que le sort de la chanson québécoise et la survie de la francophonie (la nouvelle bataille de Plamondon) dépendent de ses meilleurs éléments (les plusse BONS) : les bons auteurs. Si on ose le dire comme je l’ai fait, ça devient de la
prétention (même si, en évoquant la notion de « bon auteur », je ne parlais pas de moi mais plutôt, en général, de la nécessité pour le Québec d’avoir de BONS auteurs, pas juste un paquet d’auteurs).
Vous aurez compris que je pense l’exact opposé de vous. Je trouve en effet au contraire que ce qui est prétentieux, VRAIMENT prétentieux (même si c’est devenu acceptable), c’est de se présenter devant les gens AUTREMENT que sur la base de la conviction que l’oeuvre qu’on présente est BONNE, donc en se prétendant indirectement soi-même un BON auteur. Je trouve que ce qui est prétentieux, VRAIMENT prétentieux, c’est de dire aux gens « écoutez-moi parce que j’existe, parce que je me prétends artiste, parce que je suis MÔA ». L’égocentrisme me barbe singulièrement. Et, sur le plan de l’éthique, je trouve presque malhonnête d’accréditer une oeuvre d’art non pas artistiquement mais par les qualités personnelles de l’auteur, genre « écoutez ma toune, je suis tellement sympa », oubedon « écoutez ma toune parce que je suis révolté comme vous ». Pour moi, c’est du marketing pernicieux, de la manipulation, du détournement de valeurs, comme quand les marchands disent « achetez mon shampoing parce que la vedette Unetelle l’utilise aussi », ou « achetez tel produit et montrez que vous êtes dans la bonne gang ». C’est pas une bonne raison d’acheter une toune ni de la trouver bonne. Une toune, on l’achète parce qu’on la trouve bonne comme telle, artistiquement, une fois qu’on l’a entendue, et quand on « prend une chance » sur une toune nouvelle sans l’avoir écoutée, on se fie au talent d’un auteur qu’on trouve bon parce qu’il en a déjà produit d’autres. On n’achète pas une toune, non plus, juste parce qu’elle s’adonne à être nouvelle (toutes les tounes sont nouvelles au départ, les chefs d’œuvres comme les navets). La nouveauté n’est pas une qualité artistique, c’est juste une donnée chronologique provisoire. On achète une toune parce qu’elle est bonne ou parce qu’on présume qu’elle l’est du fait que son auteur est généralement bon.
Ça me barbe d’autant plus qu’une culture, toute culture, est assise sur un patrimoine d’œuvres établies, des œuvres durables, des œuvres que la collectivité a fait siennes le long des années, bref ce qu’on appelle le répertoire, auquel chaque génération ajoute quelques éléments. Pour qu’il y ait le jazz, ça a pris Armstrong, puis Ellington, puis Coltrane, puis Davis. Une chaîne d’œuvres bonnes créées par de bons artistes. Sans cette chaîne, il n’y a pas aujourd’hui de Marsalis ni de John Zorn. Pareil en chanson française : la chaîne, c’est Trénet, Lemarque, Aznavour, Brassens, Nougaro, Gainsbourg, Souchon, Leforestier, Bashung. Une chaîne d’œuvres bonnes créées par de bons artistes. Sans cette chaîne, il n’y a pas de... (ici, mettez le nom que vous pensez destiné à « faire le club » des
classiques).
Or pour créer ces œuvres de répertoire – les
plusse bonnes parmi les
bonnes – ça prend de bons créateurs. Ça prend même les
plusse bons parmi les
bons. Un créateur
poche n’écrira jamais de toune mémorable. Le seul titre de créateur n’est pas garant de bonnes œuvres. Bien sûr, de temps à autre, on voit des « one shots », des auteurs qui créent une toune qui entre dans la mémoire sonore collective et qui disparaissent ensuite dans l’anonymat. Mais la plupart du temps, les BONS créateurs produisent plusieurs œuvres majeures (quand on est bon, on l’est à peu près tout le temps).
Donc oui, c’est une question de faits, pas une opinion ni d’humeur, donc je réitère que «…
Pour écrire un classique de la chanson (et surtout pour en écrire plusieurs),
il faut être bon…», libre a vous de le reconnaître ou pas.
Mais si je me donne un mal de chien pour vous amener à le reconnaître et faire disparaître vos tabous, ce n’est pas pour « gagner mon point ». L’Histoire se fichera complètement de savoir lequel de nous deux aura remporté une joute intellectuelle sur un blog en 2010. L’enjeu n’est pas là. L’enjeu est culturel, identitaire, peut-être même politique. Voici comment je vois ça.
De toute évidence, la chanson est un art de prédilection au Québec. Car sur le plan identitaire, le plan de la définition de ce que nous sommes collectivement, la chanson est notre forme d’art la plus efficace » Normal : nous sommes peu nombreux, collectivement pas très riches, et la chanson s’adonne à être un art qui demande peu de moyens physiques, économiques ou intellectuels (contrairement à l’opéra, au cinéma, aux cathédrales, à la musique « sérieuse », etc.). La chanson est notre arme de guerilla culturelle contre les géants, notre AK-47 contre les armes nucléaires des grandes nations. Ce n’est pas une coïncidence que la chanson nous rende le même service qu’aux Noirs Américains et à d’autres collectivités semblables à nous.
Cela dit, il faut compenser le petit nombre ou le faible poids économique par la qualité. Pas le choix : comme nous ne sommes pas nombreux, ça nous prend une meilleure moyenne au bâton, ça nous prend plus de BONS auteurs en moyenne qu’en France ou qu’aux USA. Les Américains et les Français sont si nombreux qu’il leur suffit d’avoir seulement un artiste sur 1000 qui pète le feu pour que ça totalise beaucoup de monde et que ça produise un impact chez eux et dans le monde. Nous, au Québec, parce qu’on est peu nombreux, faut que ça soit un sur 50. Donc on a intérêt à savoir ce qui est bon de sorte de pouvoir identifier le talent, le localiser, le promouvoir et le faire servir à quelque chose (essentiellement : créer de la beauté et améliorer le sort du monde, à commencer par notre propre collectivité).
C’est pour ça que j’ai dit à Plamondon publiquement que pour livrer la bataille de la francophonie, ce qui compte, c’est d’abord d’être bons et de faire des bonnes tounes (idéalement des classiques). Les lois, les manifs, les grosses déclarations, c’est secondaire. Pire : ça peut même faire illusion.
-Stéphane Venne